La majorité d’entre nous connaît les huit groupes sanguins classiques du système ABO et du facteur Rhésus. Pourtant, la réalité biologique est infiniment plus complexe, avec plus de 40 systèmes de groupes sanguins identifiés et près de 380 antigènes différents. Déterminer quel est le groupe sanguin le plus rare nécessite de distinguer les raretés statistiques courantes des phénotypes d’exception qui ne concernent qu’une poignée d’individus sur la planète. Dans cet article, nous explorerons les fondements de la génétique sanguine, les caractéristiques du célèbre « sang en or » et les enjeux vitaux de la conservation de ces ressources par les autorités de santé.
Qu’est-ce qu’un groupe sanguin rare?
Pour comprendre la rareté, il faut d’abord définir les critères scientifiques et réglementaires qui la caractérisent. Cette section explique comment les autorités de santé, notamment en France, classent les différents profils sanguins pour assurer la sécurité des patients.
En France, la définition technique d’un groupe sanguin rare est précise : un groupe est considéré comme tel lorsqu’il concerne moins de 4 personnes sur 1 000 au sein de la population générale. Cette rareté s’explique par la présence ou l’absence d’antigènes spécifiques à la surface des globules rouges, des marqueurs inscrits dans nos gènes qui déterminent notre identité sanguine.
On estime qu’environ 700 000 à 1 million de personnes en France sont porteuses d’un groupe sanguin rare, bien que la plupart l’ignorent totalement. Il existe environ 250 groupes sanguins rares répertoriés dans le pays par le Centre national de référence pour les groupes sanguins (CNRGS). La difficulté majeure réside dans l’approvisionnement : pour ces patients, trouver un donneur compatible relève parfois du défi logistique international.
Le groupe AB négatif : le plus rare des systèmes classiques
Si l’on se limite aux systèmes ABO et Rhésus que tout le monde connaît, un profil se détache nettement par sa faible prévalence. Cette partie détaille les statistiques de distribution du groupe AB- et son importance pour les services de transfusion.
Dans la population française, les groupes A+ (38 %) et O+ (36 %) dominent largement les statistiques. À l’autre extrémité du spectre, le groupe AB négatif est le « Graal » statistique des huit groupes principaux. Il ne concerne que 1 % de la population en France et environ 1 % à l’échelle mondiale.
Le groupe AB- possède des caractéristiques uniques en médecine transfusionnelle :
- Receveur universel de globules rouges : Les individus AB- peuvent recevoir des globules rouges de n’importe quel groupe de rhésus négatif (O-, A-, B-, AB-).
- Donneur universel de plasma : À l’inverse, le plasma des individus AB (positifs comme négatifs) peut être transfusé à n’importe quel patient, car il ne contient aucun anticorps anti-A ou anti-B.
Malgré sa rareté, le groupe AB- n’est pas considéré comme un « sang rare » au sens strict du terme (moins de 4/1000), car il reste possible de trouver des donneurs compatibles via les stocks hospitaliers standards. Les véritables raretés se trouvent au-delà de ces huit combinaisons.
Les phénotypes d’exception : Bombay et le sang en or (Rh-null)
Au-delà des statistiques classiques, il existe des groupes sanguins si rares qu’ils ne concernent que quelques dizaines ou centaines de personnes dans le monde. Nous allons ici détailler les deux cas les plus emblématiques : le phénotype Bombay et le rarissime Rh-null.
Le phénotype Bombay (hh) : une absence de fondation
Le groupe Bombay, découvert en Inde en 1952, est l’un des cas les plus fascinants de l’immunohématologie. Ces individus ne produisent pas l’antigène H, qui sert normalement de base à la formation des antigènes A et B. Même s’ils possèdent les gènes pour être de groupe A ou B, ces derniers ne peuvent pas s’exprimer sans la « substance H ».
Le danger du groupe Bombay est double. D’une part, lors des tests standards, ces personnes sont détectées par erreur comme étant de groupe O. D’autre part, ils ne peuvent recevoir que du sang d’un autre donneur Bombay. Une transfusion de sang O (pourtant donneur universel pour le reste de l’humanité) déclencherait chez eux une crise hémolytique aiguë mortelle, car leur organisme rejette violemment l’antigène H présent sur les cellules O. En Europe, ce profil concerne environ une personne sur un million.
Le sang Rh-null : le véritable « sang en or »
Le phénotype Rh-null est considéré comme le groupe sanguin le plus rare au monde. Contrairement aux individus Rhésus négatif classiques qui manquent uniquement de l’antigène D, les porteurs du sang Rh-null ne possèdent aucun des 61 antigènes du système Rhésus.
Moins de 50 personnes ont été identifiées avec ce profil dans toute l’histoire de la médecine. Surnommé « sang en or » en raison de sa valeur inestimable pour la recherche et pour les transfusions d’urgence de patients possédant des anticorps Rh rares, il impose des contraintes de vie majeures à ses porteurs. Ces derniers sont souvent encouragés à ne pas pratiquer de sports violents ou à ne pas conduire de moto pour éviter tout accident nécessitant une transfusion quasi impossible à obtenir en urgence.
L’influence de l’origine géographique et de l’ethnie
La répartition des groupes sanguins n’est pas uniforme sur la planète ; elle est le reflet de l’évolution humaine et des adaptations aux maladies locales. Cette section analyse comment l’histoire des migrations a façonné la rareté actuelle.
Certains groupes sanguins fréquents dans une région du monde deviennent extrêmement rares lorsqu’on change de continent. Par exemple, le facteur Rhésus négatif, présent chez 15 % des Européens, est quasiment inexistant en Asie (moins de 0,3 %). Inversement, le groupe B est beaucoup plus fréquent en Asie qu’en Europe.
L’un des exemples les plus marquants est le système Duffy. Le phénotype Duffy-null ($Fy(a-b-)$) est une mutation protectrice qui empêche le parasite Plasmodium vivax de pénétrer dans les globules rouges, offrant une résistance naturelle contre une forme de paludisme. Ce profil est présent chez près de 90 % des populations d’Afrique de l’Ouest, mais il est classé comme groupe rare en France métropolitaine. Cela explique pourquoi l’Établissement français du sang (EFS) recherche activement des donneurs d’origine africaine ou caribéenne pour soigner des patients atteints de maladies comme la drépanocytose.
La gestion logistique de la Banque nationale de sang de phénotype rare (BNSPR)
Soigner un patient au sang rare demande une organisation millimétrée et des technologies de pointe. Nous allons voir comment la France s’est dotée d’une structure unique pour conserver ces précieuses poches sur le long terme.
En France, les poches de sang rare ne suivent pas le circuit classique de conservation (42 jours à température positive). Elles sont confiées à la Banque nationale de sang de phénotype rare (BNSPR), située à Créteil, qui utilise la cryoconservation. Les unités de sang y sont congelées à une température de $-80^{\circ}C$.
Grâce à cette technique, les poches peuvent être conservées pendant plusieurs décennies, certaines étant en stock depuis plus de 30 ans. La BNSPR gère un stock stratégique d’environ 8 000 poches congelées. En cas de besoin pour un patient, la poche est décongelée, lavée et acheminée en urgence vers l’hôpital demandeur. Cette « médecine de précision » permet de sauver des vies même lorsque la compatibilité semble impossible à trouver.
Pourquoi est-il vital de connaître son groupe sanguin?
Au-delà de la simple curiosité, la connaissance de son groupe sanguin est un enjeu de sécurité médicale majeur. Cette dernière partie rappelle les situations critiques où cette information peut faire la différence entre la vie et la mort.
Connaître son groupe est indispensable pour prévenir les risques d’incompatibilité lors d’une transfusion. Si un patient reçoit un sang incompatible, ses anticorps naturels vont attaquer les globules rouges transfusés, provoquant une destruction massive des cellules (hémolyse) qui peut entraîner une insuffisance rénale ou le décès.
C’est également crucial durant la grossesse. Si une mère est de rhésus négatif et que son enfant est de rhésus positif, elle peut développer des anticorps contre le sang de son bébé lors de l’accouchement. Sans surveillance et traitement (injection d’immunoglobulines), cela peut mettre en péril les grossesses suivantes par la destruction des globules rouges du fœtus. La détermination du groupe est donc un examen obligatoire pour toutes les femmes enceintes.




